Les toilettes sèches contre la sècheresse

Une canicule qui se prolonge

La sécheresse que nous connaissons actuellement nous met face à la réalité du changement climatique. D’après Météo France, avec le réchauffement climatique, les sécheresses vont s’allonger de cinq à dix jours de plus d’ici à 2050.

Pourtant, mai et juin ont été bien arrosés. « Mais, à cette saison, l’eau de pluie pénètre peu en profondeur. Elle humidifie les sols et profite à la végétation en croissance », explique Violaine Bault, hydrogéologue au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Les nappes d’eau souterraines se sont rechargées cet hiver, mais elles ont commencé leur vidange plus tôt que d’habitude, dès février, à cause du manque de précipitations.

La sécheresse : « Tout le monde le savait, mais personne n’a anticipé » s’exclame Jean-Malo Cornée, président de l’Établissement public territorial de bassin Rance, Frémur et Baie de Beaussais (EPTB) et de souhaiter que « chacun, élu comme consommateur, prenne ses responsabilités ». Depuis le lundi 18 juillet 2022, son département sera en alerte sécheresse renforcée.

Sueurs froides

Les causes des périodes de sécheresse qui se prolongent en France comme dans le reste du monde sont connues depuis longtemps.

L’une des raisons majeures est l’artificialisation des sols. Les aménagements humains ont intensifié l’imperméabilisation des sols, créant de nouvelles « barrières à eaux » : routes bitumées, urbanisation, déforestation ou compaction des sols agricoles.

D’autres causes s’ajoutent à cela, comme les fuites d’eau, que ce soit sur les réseaux d’approvisionnement ou chez les particuliers. Laurent Roy, directeur général de l’agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse depuis 2015 nous alarme : « Fuites, pertes parfois considérables : dans certains réseaux, plus de la moitié de l’eau se perd avant d’arriver au robinet ».

La mauvaise utilisation que l’on fait de l’eau est un autre exemple du problème de gestion de cette ressource. Des arrosages mal gérés au gâchis d’eau dans son utilisation quotidienne, c’est tout une philosophie de notre utilisation des ressources naturelles qui est à reconsidérer. La France ne réutilise que 0,5 % de ses eaux usées, contre 10 % en Espagne, 60 % à Malte ou 90 % à Chypre. Des chiffres qui font réfléchir.

Petit problème de baignoire

L’eau potable représente 25 % de la consommation générale d’eau en France. Cela correspond à environ 6 milliards de mètres cubes par an. Un chiffre globalement stable, l’augmentation de la population étant compensée par une diminution de la consommation de chacun.

Un français consomme en moyenne 150 litres d’eau par jour. Sur ces 150 litres d’eau potable, 20 % sont consacrés au fonctionnement de nos chasses d’eau, soit 30 litres, alors que 7 % seulement sont consacrés à notre alimentation.

Faut-il le dire ? La consommation d’eau, de surcroît potable pour nos toilettes, est à l’heure actuelle une aberration qui confine (mot à la mode) au scandale.

Gestion de l’eau en France, « Ça ruisselle ! »

La France organise la gestion de l’eau via des agences dont le périmètre d’action correspond au tracé des grands fleuves. Financées par une redevance prélevée sur la facture d’eau, elles soutiennent tous types de projets pour diminuer le gaspillage, remettre en état les écosystèmes naturels, restreindre les prélèvements pour protéger nappes et cours d’eau…

Selon les directives européennes, les agences mettent ainsi en œuvre les principes « pollueur-payeur » et « utilisateur-payeur », dans une logique qui peut être résumée par la formule « l’eau paie l’eau ». Ces compétences sont ensuite relayées au niveau des régions, des départements et des localités. C’est donc à tous les échelons de l’administration qu’un travail de sobriété doit être fait.

Et si l’on estime qu’environ 33,5 milliards de mètres cubes sont prélevés en moyenne chaque année dans notre pays, que l’eau potable représente environ 6 milliards de mètres cubes, notre consommation personnelle peut paraître une goutte d’eau dans cet océan. Il s’agit d’une illusion : que ce soit l’industrie du textile, tellement gourmande en eau, ou les centrales nucléaires utilisant l’eau pour refroidir leurs réacteurs, nous sommes les consommateurs au bout de la chaîne de ces productions. Un changement de paradigme est nécessaire, qu’il faut implémenter à chaque maillon de cette chaîne.

Une citerne de solutions

Des solutions, il en existe à tous les niveaux. Et c’est à tous les niveaux qu’il nous faut agir.

Pour le foyer, voici une petite liste d’actions qui peuvent faire la différence.

1. Chassez les fuites d’eau.

2. Privilégiez les douches aux bains.

3. Optez pour un mitigeur thermostatique et isolez votre chauffe-eau.

4. Récupérez l’eau de rinçage pour arroser vos plantes.

5. Installez un mousseur ou un aérateur sur vos robinets et pommeaux de douche.

6. Installez une chasse d’eau à double débit.

7. Utilisez la touche « éco » de votre lave-linge ou lave-vaisselle et remplissez-les complètement.

8. Nettoyez votre voiture dans une station de lavage.

9. Récupérer et stockez les eaux de pluie.

10. Arrosez votre jardin de préférence le soir.

Au niveau des collectivités, « il existe toute une palette de solutions », assure Laurent Roy. À commencer par la lutte contre les gaspillages, qui concerne tout le monde. Fuites, pertes parfois considérables. Il est nécessaire de moderniser les systèmes d’approvisionnement avec des outils de contrôle des fuites sur les réseaux. Une autre piste consiste à augmenter la ressource, d’abord en récupérant l’eau de pluie avant qu’elle ne ruisselle dans les rues et se charge en hydrocarbures et autres produits toxiques.

Recréer des surfaces permettant aux eaux de pluie de s’infiltrer. « Il s’agit de forcer l’eau à aller dans le sol, indique Violaine Bault, du BRGM. On peut le faire en ville comme à la campagne. Les haies, les bandes enherbées, les labours tracés à la perpendiculaire de la pente, les cultures d’hiver maintiennent l’eau. » Double bénéfice : ces zones limitent les inondations et alimentent les aquifères.

Autre technique à développer : la recharge des nappes phréatiques. Des bassins de rétention peuvent-être creusés, qui tempèrent aussi les crues du fleuve. Recharger artificiellement les nappes en eau présente d’autres atouts. Cela permet de diluer une pollution dans la nappe, ou d’opposer une barrière à l’eau de mer.

Améliorer l’irrigation. « L’eau apportée doit être utilisée au maximum par la plante », indique Crystèle Léauthaud, agrohydrologue au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Il s’agit de remplacer l’irrigation de surface (ruissellement sur les parcelles via des canaux) par d’autres techniques, comme le goutte-à-goutte ou l’aspersion. Mais « attention à l’effet rebond », prévient Crystèle Léauthaud. « Il ne faudrait pas que l’eau ainsi épargnée soit utilisée pour irriguer une nouvelle parcelle. »

Plusieurs éléments, comme l’intensité et la quantité des pluies, la couverture végétale, l’activité biologique et les aménagements liés aux activités humaines peuvent agir sur la capacité du sol à absorber l’eau. Notons que le couvert végétal permet d’atténuer l’intensité des pluies en créant une barrière aux eaux de ruissellement et de maintenir une bonne structuration du sol.

Des actions sont actuellement mises en œuvre pour permettre aux eaux pluviales de retrouver leur chemin naturel. De plus en plus de métropoles mettent en place une politique d’infiltration des eaux pluviales à la parcelle (comme à Rennes ou Paris). Des agriculteurs modifient également leurs pratiques afin de ne pas laisser le sol nu (cultures d’hiver), de décompacter les sols et de bloquer le ruissellement grâce aux haies et bandes enherbées.

La toilette sèche, la grande oubliée

Pourtant centrale dans l’approche d’un assainissement écologique comme condition d’une économie circulaire moins gaspilleuse des ressources naturelles, la toilette sèche n’est pas évoquée dans les préconisations émises par le gouvernement pour lutter contre les pénuries en eau.

En cessant de nous débarrasser de nos déjections dans les voies aquatiques, on diminue la pollution azotée et la pollution phosphatée de nos rivières « et l’on supprime quasiment entièrement la pollution bactérienne » (D. Marchand, ingénieur sanitaire DRASS). A contrario, avec des toilettes humides, cette pollution subsiste en partie, même après traitement par les systèmes d’assainissement non collectif ou les stations d’épuration collectives.

La toilette sèche, c’est deux bénéfices en un.

D’abord, l’économie d’eau « potable » s’avère considérable avec l’utilisation des toilettes sèches à litière bio-maîtrisées. Si une personne consomme en effet 30 litres d’eau par jour en tirant la chasse d’eau, il est facile de calculer le coût en eau potable quotidien pour une population de 67 813 396 habitants aujourd’hui en France. Toute cette eau préservée évitera une dépense d’énergie pour son acheminement, son traitement préalable et son traitement après utilisation, sans parler des coûts d’entretien des infrastructures qui lui sont liées.

Le deuxième bénéfice majeur est l’enrichissement des sols par la production d’un compost de qualité. Car, comme nous l’évoquions plus haut, le couvert végétal permet d’atténuer l’intensité des pluies, en créant une barrière aux eaux de ruissellement, et maintient une bonne structuration du sol.

Nourrir la terre d’un compost riche nous permet de fertiliser le sol dans lequel nous aurons planter arbres et buisson qui retiendront les écoulements d’eau et permettront de conserver une atmosphère humide.

Enfin, dans une vision plus productiviste, imaginons le bénéfice qu’apporterait la récupération des matières. La production de biogaz, composé à 60 % de méthane, peut être tirée des excréments humains dans le monde grâce à la décomposition des matières par des bactéries et aurait une valeur allant jusqu’à 9,5 milliards de dollars en équivalent en gaz naturel, selon une étude de l’Institute for Water, Environment and Health, basé au Canada.

Alors pourquoi les toilettes sèches semblent-elles condamnées à rester prisonnières de la sphère privée de nos foyers, de quelques manifestations publiques avant-gardistes ou d’entreprises privées soucieuses de faire avancer les choses ? Pourquoi l’État et les institutions n’ont pas encore saisi de cette solution évidente ?

Les réglementations relatives à l’utilisation d’excréments humaines et/ou animaux peuvent entraver la production et l’exportation ou l’importation de produits agricoles ainsi produits. Mais les retours d’expérience montrent que réviser la législation est nécessaire, mais ne suffit pas ; il est important d’impliquer le « paysage institutionnel » et tous les acteurs, via des processus parallèles à tous les niveaux de gouvernance, du niveau national au local.

Malgré la promotion générale d’une économie circulaire et le soutien de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), des freins sociopsychologiques, culturels et parfois réglementaires restent à lever car, dans les pays riches et les classes dirigeantes, ce qui concerne les excréments semble encore tabou ou gênant, et ailleurs le sujet est rarement pleinement intégré dans la politique et le discours public et social. Joseph Jenkins reconnaît qu’il reste un grand tabou associé à la transformation de la matière fécale. « Tant que nous verrons les excréments comme des déchets, c’est une barrière psychologique qui nous empêchera de les considérer comme une matière recyclable et réutilisable. »

Pourtant, certains pays montrent l’exemple, comme le Québec. En 2021, la ville de Québec aura sa propre usine de biométhanisation, qui transformera annuellement 86 000 tonnes de résidus alimentaires, ainsi que 96 000 tonnes de boues municipales en 6,6 millions de mètres cubes de biométhane.

Aujourd’hui, nous sommes encore dans une culture de la consommation. Ce terme de consommation nous renvoie immédiatement à nos achats, à l’utilisation de nos voitures, de nos machines, aux coûts de transport de nos produits alimentaires, à notre consommation d’électricité, d’eau, de bois, bref au poids que nous faisons peser sur notre environnement. Mais ce terme de consommation recouvre une idée plus générale. C’est de nous considérer, nous les humains, comme des êtres qui pesons sur les ressources naturelles sans y collaborer d’aucune manière. Dès-lors, la seule solution que nous envisageons pour régler le problème, c’est la réduction de notre quantité de consommation.

Une autre approche consiste à considérer que nous faisons partie du cycle naturel de cet environnement. Ainsi, nos actions, nos productions comme ce que nous utilisons s’intègrent dans un cycle global indissociable de qui nous sommes. Cette idée nous amène à considérer toutes nos actions au regard de ce qu’elles prennent à l’environnement et de ce qu’elles lui rapportent. La toilette sèche est un exemple parfait de cette approche durable et enrichissante. En effet ce que nous consommons, nous le transformons et le rendons à l’environnement pour le nourrir en retour.

« La science, après avoir longtemps tâtonné, sait aujourd’hui que le plus fécondant et le plus efficace des engrais, c’est l’engrais humain. »

Victor Hugo (1802-1885), « L’intestin de Léviathan – La Terre appauvrie par la Mer », Les Misérables, Livre II, 5e partie, p. 686-687.

Sources :

https://www.gouvernement.fr/risques/secheresse

https://www.ecologie.gouv.fr/secheresse

https://www.cieau.com/le-metier-de-leau/usages-consommation-conseils/quels-sont-les-bons-gestes-pour-mieux-consommer-leau/

https://www.lesagencesdeleau.fr/les-agences-de-leau/les-six-agences-de-leau-francaises/

https://www.caminteresse.fr/environnement/changement-climatique-comment-lutter-contre-la-secheresse-169458/

http://www.slate.fr/story/209672/pluies-mai-mieux-affronter-secheresse-ete-nappes-phreatiques

https://www.ouest-france.fr/bretagne/saint-malo-35400/saint-malo-la-secheresse-tout-le-monde-le-savait-mais-personne-n-a-anticipe-036b8eb0-036f-11ed-8543-dedcd5fd0854

https://www.ecologie.gouv.fr/gestion-leau-en-france

https://www.eaurmc.fr/jcms/pro_95718/fr/l-agence-de-l-eau-lance-6-appels-a-projets-pour-s-adapter-au-changement-climatique

https://fr.wikipedia.org/wiki/Toilettes_s%C3%A8ches

https://fr.wikipedia.org/wiki/Assainissement_%C3%A9cologique

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mati%C3%A8re_f%C3%A9cale_humaine#Toilettes_s.C3.A8ches

https://www.lesoir.be/art/1034545/article/demain-terre/energie/2015-11-04/excrements-humains-recelent-d-importantes-quantites-biogaz-inexploitees

https://fr.wikipedia.org/wiki/Utilisation_des_excreta

https://www.quebecscience.qc.ca/environnement/la-deuxieme-vie-de-nos-excrements/

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